Hidenori Kusaka et Satoshi Yamamoto, auteurs de Pokémon Noir & Blanc

Samedi 1er décembre, j'avais rendez-vous au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse à Montreuil pour rencontrer Hidenori Kusaka et Satoshi Yamamoto, les auteurs de Pokémon Noir & Blanc, édité chez nous par Kurokawa. Après avoir fait cinq fois le tour du salon pour trouver le cagibi l'espace presse j'ai retrouvé Grégoire Hellot, accompagné des deux auteurs toujours aussi motivés après un marathon d'interviews qui touchait à sa fin en cette dure soirée d'hiver…

 

Le travail…

Bonjour ! Pouvez-vous vous présenter s'il vous plait ?

Hidenori Kusaka [en français]: Je m'appelle Hidenori Kusaka, et je suis le scénariste du manga Pokémon Noir et blanc.

Satoshi Yamamoto : Satoshi Yamamoto, dessinateur de Pokémon.

Rentrons directement dans le vif du sujet, si vous le voulez bien. Comment est-ce qu'on en vient à travailler sur la licence Pokémon ?

Hidenori Kusaka : Les premiers jeux Pokémon, Rouge et Vert, sont sortis en 1996 au Japon. À l'époque, j'étais rédacteur dans un magazine pour enfant chez Shôgakukan. J'écrivais divers articles, et je m'occupais aussi des cadeaux donnés avec le magazine. J'étais également consultant auprès d'un magasin de jouets, pour qui j'inventais des jeux de cartes. La série Pokémon commençait à gagner en popularité. Nous avions donc décidé qu'à la rentrée, le magazine proposerait au public un manga de Pokémon. J'étais la personne qui connaissait le mieux ce jeu à ce moment-là. De plus, on me disait souvent que je n'étais jamais à court d'idées amusantes. J'ai donc été désigné pour m'occuper de l'adaptation sur papier de Pokémon. Comme j'avais toujours rêvé de travailler dans le manga, j'ai accepté avec plaisir. Et voilà comment j'en suis arrivé là. A l'origine, le manga était dessiné par une artiste nommée Mato. Malheureusement au bout de quatre ans, la fatigue et la maladie ont eu raison d'elle, et j'ai dû chercher une personne pour la remplacer.

Satoshi Yamamoto : Pour ma part jusqu'en février 1999, je dessinais une série dans le Shônen Sunday, mais elle a été interrompue. Je n'arrivais pas à trouver un autre projet sur lequel travailler, et je n'avais plus assez d'argent pour vivre. Je suis donc allé voir mon maître Takatoshi Yamada, l'auteur de Dr Kotô, qui m'a donné une piste pour un concours, dont le thème était : qui sera le prochain dessinateur du manga Pokémon ? Nous travaillons maintenant ensemble depuis douze ans. Avec les quatre ans sous la plume de Mato, le manga fête cette année ses seize ans !

Impressionnante longévité ! Après douze ans de bons et loyaux service, n'avez-vous pas envie de vous tourner vers d'autres projets ?

Hidenori Kusaka : Hmm... Depuis que nous sommes en France, on nous a posé plusieurs fois cette question, de manière plus ou moins détournée : “Mais vous n'en avez pas assez de travailler sur Pokémon ?” Vous savez, tous les quatre ans, une nouvelle génération de pokémon arrive sur le marché, et entre temps, on trouve soit des remake, soit des versions améliorées. Une vraie complicité se crée avec les joueurs, qui attendent de retrouver Pokémon. Notre rôle est aussi de faire le lien, de rassurer les fans de la licence, en leur prouvant qu'elle est toujours active. Nous nous sentons un peu investis d'une mission envers cette communauté, et nous en sommes ravis. À chaque fois qu'un nouveau jeu Pokémon sort, il amène un certain nombre de nouveautés, qu'il nous faut intégrer au manga. On n'a même pas le temps de se demander si on aurait envie de faire autre chose.

Satoshi Yamamoto : De mon côté, je suis toujours très satisfait, car ma plus belle récompense reste la réaction des gens qui lisent les manga que je dessine. L'engouement généré par Pokémon est une source de motivation et de plaisir incomparable.

Hidenori Kusaka : Merci infiniment, monsieur Yamamoto. C'est une grande chance d'avoir pu travailler avec vous pendant de si nombreuses années.

C'est aussi ça être un professionnel : réussir à réaliser la meilleure œuvre possible, tout en respectant les règles imposées.

Est-ce que c'est facile de travailler pour Pokémon, ou avez-vous au contraire beaucoup de contraintes ou de limites à respecter, que ce soit en tant que scénariste ou en tant que dessinateur ?

Hidenori Kusaka : Je trouve qu'on nous laisse beaucoup de libertés. Nous sommes avant tout administrateurs de la licence Pocket Monster. On nous a confié cet univers, nous nous devons de le respecter et de ne pas aller à l'encontre de tout ce qui a été crée jusque-là. Au Japon, il existe une société appelée la Pokémon Company, chargée de gérer tout le média mix autour de Pokémon. Bien entendu, ils vérifient les scénarii et les dessins de notre manga avant publication. Ils s'assurent que les pokémons sont correctement dessinés, mais aussi que les personnages sont fidèles au jeu vidéo, dans leurs expressions, leur manière de parler, leur background... Bien sûr, si le manga était une simple adaptation du jeu à la lettre, les lecteurs trouveraient ça répétitif et se lasseraient très vite. C'est pour cette raison qu'on se permet tout de même de prendre pas mal de libertés par rapport au jeu. Dans ces cas-là, on explique à la Pokémon Company ce qu'on aimerait changer, et en quoi ça rendrait le manga plus intéressant. En règle générale, ils nous donnent gain de cause, c'est pourquoi je trouve que nous sommes assez libres de nos mouvements. On a beaucoup de chance, car ce ne sont pas les manga qui manquent où les auteurs ont les mains liées par la censure ! Beaucoup de gens s'imaginent que Nintendo et la Pokémon Company nous dictent mot pour mot ce que nous devons écrire et dessiner, mais ce n'est absolument pas vrai.

Satoshi Yamamoto : Je vais me la jouer un peu, mais c'est aussi ça être un professionnel : réussir à réaliser la meilleure œuvre possible, tout en respectant les règles imposées.

L'œuvre…

Les jeux Pokémon Noir et Blanc, abordent une thématique plutôt adultes par rapport aux autres générations Pokémon, à savoir : Doit-on domestiquer les Pokémon ? La Team Plasma est en effet une organisation qui milite pour la libération des pokémon, qu'elle considère comme réduits en esclavage. Quel est votre avis sur la question ?

Jusqu'à présent Pokémon opposaient l'eau et la terre, ou le temps et l'espace. Dans Noir et Blanc, c'est l'idéal contre la réalité.

Hidenori Kusaka : C'est vraiment un thème très complexe... Pour être honnête avec vous, quand j'ai joué au jeu pour la première fois, je me suis dit : “Ouh là, on va faire un manga sur ça ?!”. Quand on fini le jeu, on se rend compte que l'idée principale qui s'en dégage est le combat entre réalité et idéal. Jusqu'à présent dans Pokémon, les concepts qui s'opposaient étaient l'eau et la terre, ou le temps et l'espace. Dans Noir et Blanc, c'est l'idéal ou la réalité, des concepts vraiment très abstraits, et l'histoire prend une tournure radicalement différente. De plus, chacun a une vision personnelle de son idéal. J'ai compris que ça allait être très difficile de faire une histoire sur deux courants de pensées à l'opposé l'un de l'autre, mais qui ont chacun une légitimité. Tout à l'heure, monsieur Yamamoto a dit qu'on se la jouait un peu parce qu'on arrivait à travailler en respectant des règles. Eh bien moi, je trouve qu'on pourrait aussi bien se féliciter d'arriver à suivre ce scénario.

Satoshi Yamamoto : La Team Plasma est vue un peu comme une secte. Au Japon, de nombreuses personnes l'assimilent à la secte Aum, et la classe automatiquement dans la catégorie des méchants. Mais pour moi, il y a des tas de gens qui sont d'accord avec les idées de la Team Plasma et qui rejoignent leur mouvement sans intention de nuire. C'est ce que j'ai envie de dessiner. Des membres de la Team Plasma qui ne sont pas forcément mauvais. J'ai adopté un chien à peu près au moment où j'ai commencé à travailler sur Noir et Blanc. Bien sûr, je me suis renseigné sur le dressage. Le conseil qui revenait le plus fréquemment était : « Essayez de trouver une méthode adaptée qui ne stresse pas l'animal ». A ce moment là, il m'a traversé l'esprit que la meilleure façon de ne pas le stresser était peut-être de ne pas l'adopter. Certaine personnes en sont persuadées. J'ai réalisé que dans l'univers Pokémon, je serais peut-être entré dans la Team Plasma... C'est en gardant ça en tête que je dessine mes planches.

Hidenori Kusaka : Je trouve que c'est très difficile de dessiner la Team Plasma. Parmi toutes celles que nous avons dessiné, c'est la plus profonde et la plus complexe, et un challenge passionnant pour nous ! Montrer les « méchants » sous un nouveau jour, c'est une chose innovante qui peut attiser la curiosité du lecteur. Je pense que l'auteur du scénario du jeu a créé ces personnages dans ce but.

Note : La secte Aum Shinrikyō ou Vérité suprême d'Aum (devenue Aleph en 1999), est principalement implantée au japon et en Russie. Elle est responsable de plusieurs actes criminels au Japon entre 1989 et 1995, dont le plus célèbre est l’attentat au gaz sarin dans cinq rames bondées du métro de Tôkyô le 20 mars 1995, qui causa douze morts et plus de 5500 blessés.

Vous travaillez sur un manga qui s'adresse aux enfants. Quel est votre avis sur la loi 156 qui est passée à Tôkyô, sur la protection de la jeunesse ? Pensez-vous que ce soit le rôle des hommes politiques de contrôler les publications ?

Satoshi Yamamoto : Je ne sais pas trop quoi vous dire, parce que pour moi ce n'est pas vraiment une loi qui va contrôler les manga érotiques ou violents. De mon point de vue, ça s'apparente à une sorte de fascisme qui vise à contrôler la liberté d'expression. D'un autre côté, je ne suis pas sûr, mais je ne sais même pas si cette loi est appliquée, et si quelqu'un vérifie vraiment les publications de manga. Pour l'instant, on n'en a jamais vraiment ressenti l'existence. En tout cas, je trouve que ce n'est pas correct. Ceci dit, même si jusqu'à présent je n'ai pas subi l'influence de cette loi, je me dis que si ça commence comme ça, jusqu’où iront-ils pour nous empêcher de nous exprimer librement à l'avenir, jusqu'où censureront-ils nos dessins ou nos paroles ? Après, il s'agit de mon opinion personnelle, et elle n'engage que moi.

Hidenori Kusaka : Ce qui est sûr, c'est qu'aucun journaliste ne nous avait encore posé cette question [rires]. Si je dois me prononcer, je le fais en tant que membre de l'industrie du manga et non comme représentant de notre manga en particulier. Je pense qu'il existe des œuvres dont la violence ou le contenu érotique vont un peu trop loin. A mon avis, ces œuvres qui dépassent les limites peuvent en effet avoir une influence sur des lecteurs trop jeunes, qui ne sont pas censés les lire. Je pense qu'ils ont eu raison de vouloir agir contre ce principe. Notre manga est publié dans un magazine édité à l'intention d'enfants de primaire, et de plus, issus de la licence Pokémon. Nous ne sommes donc pas directement concernés par cette loi. En tout cas, je pense qu'il ont bien fait d'agir, mais que ce n'était pas forcément le bon moyen de le faire… Ca vous va, comme réponse ?

Note : La loi 156 ou loi sur la Protection de la Jeunesse, vise à censurer toute œuvre contenant des scènes considérées comme violentes, obscènes, trop incitatives sexuellement, sadiques, encourageant des actes criminels ou à même de perturber l’ordre social, invitant au suicide, et perturbantes psychologiquement.

Parfait ! Une petite dernière, plus légère… Traditionnellement, les mangaka travaillent juste pour le Japon, car les droits ne sont pas encore vendus à l'étranger. Cependant, Pokémon sort toujours en avant-première en France. Cela change-t-il votre manière de travailler ?

Hidenori Kusaka : C'est très bizarre comme impression. On m'a dit en plus chez Shôgakukan que c'était la première fois que ça arrivait de toute l'Histoire ! Normalement les manga sortent d'abord en volumes reliés, et s'exportent après. Pour ce cas précis, le manga est uniquement disponible en magazine de prépublication, et les éditions Kurokawa se chargent d'en faire les volumes reliés. Ça agace prodigieusement les fans japonais !

Satoshi Yamamoto : Nous n'organisons jamais d'interview ni de séances de dédicace au Japon, et ça aussi, ça rend notre public japonais jaloux !

Hidenori Kusaka : Mais en arrivant ici, on s'est rendu compte à quel point les fans étaient heureux de nous voir, et rien ne peut nous faire plus plaisir ! Si on a pu venir, c'est aussi parce la sortie des jeux et la publication de notre série ont été bien gérées. Nous avons vraiment de la chance que ça ait pu se passer comme ça ! Notre équipe sans qui ce voyage n'aurait jamais pu avoir lieu a vraiment fait un travail formidable !

Mangavore : Merci beaucoup de m'avoir consacré de votre temps !

Le temps d'une interview étant limité, il faut se consacrer à certains thèmes. Mais vous pouvez retrouver d'autres questions posées par l'ami Luffy Ichigo sur son site La Folie des Mangas.

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